Longtemps responsable de la revue Contrelittérature, Alain Santacreu a publié chez Alexipharmaque, sympathique éditeur en Béarn, un étonnant roman (à clé ?) qui se palce dans le sillage de Raymond Abellio et de Jean Parvulesco, Opera Palas. La forme romanesque y est en effet triturée, malaxée, décantée au point de tendre vers l’essai qui ne s’avoue pas !
Les personnages de cet essai romanesque (le narrateur travaille sur Opera Palas – belle mise en abyme , le journaliste étatsunien Julius Wood qui fait plus que du journalisme) pratiquent à leur façon l’impersonnalité active. Toutefois, bien que mise en arrière-plan, c’est une œuvre d’art qui focalise l’attention : Le Grand Verre de Marcel Duchamp, aussi connu sous le nom de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Réalisé entre 1915 et 1923 sur du verre (fils de plomb, feuilles et peinture), cette œuvre inachevée et fêlée présente une riche polysémie propice aux interprétations érotiques, psychanalytiques ou ésotériques. C’est dans ce dernier champ qu’intervient principalement Opera Palas.
Chaque chapitre – il y en a vingt-sept – commence par une lettre de l’alphabet hébraïque. Raymond Abellio rappelait souvent que ces lettres se calculent, d’où la guématrie qu’il pratiquait régulièrement. L’écrivain n’oubliait pas pour l’occasion ses années polytechniciennes. La référence n’est pas inutile. « L’écriture abellienne est une décantation humaine, un processus alchimique qui va transfigurer Soulès en Abellio. Œuvre polymorphe, constituée de romans, d’essais et de mémoires, dont la combinatoire des genres participe d’un processus de purification (p. 199). » Alain Santacreu souligne que Montségur fut sa seule pièce de théâtre. « De son vrai nom Georges Soulès, le romancier avait pris le pseudonyme d’Abellio en référence au dieu solaire celtibère vénéré dans les Pyrénées de ses ancêtres (p. 191). » Si son engagement politique avant 1939 est mentionné au sein de la SFIO parmi les courants les plus marxistes (La Bataille socialiste de Jean Zyromski, puis le Parti socialiste ouvrier et paysan de Marceau Pivert), il n’est pas évoqué que sous l’Occupation il fut proche d’Eugène Deloncle, qu’il milita au Mouvement social révolutionnaire et qu’il se lia avec certains réseaux de résistance. Avec André Mahé, il signa en 1943 La Fin du nihilisme, apologie planiste d’un grand continent autocentré eurafricain.
Action d’écrire
La présence en tête de chapitre d’une lettre hébraïque signifie-t-elle une réhabilitation de l’écrit à un moment où « la lettre a perdu sa substance matérielle et sa relation directe au corps, son tracé sensible qui rassemblait l’œil et la main (p. 21) » ? Interrogation légitime quand on sait que presque plus personne n’écrit à la main d’abord sur une feuille de brouillon un texte long et construit. En saisissant sur le clavier de l’ordinateur ses pensées, il en vient à oublier le frottement de la pointe du stylo sur le papier, le changement régulier des cartouches, les mains salies fréquemment par l’encre… Il en omet même la tenue correcte du stylographe. Dans bien des écoles d’Occident, stylo et papier sont maintenant remplacés par des tablettes numériques, des tableaux interactifs et des écrans digitaux. Jean Cau remarquait que « mon contemporain, lui,“ écrit ” (?) à la machine. Soit ! Mais imagine-t-on Racine écrivant Bérénice, toc, toc, toc, à la machine ? […] Ses doigts volent, légers, sur les touches et, comme il aime le bruit de toutes les mécaniques, le toc toc toc de son engin lui est agréable (Éloge incongru du lourd qui précède Contre-attaques, Le Labyrinthe, 1993, pp. 53 – 54) ». Pour sa part, « je m’ébahis […] d’être ce moine qui écrit à la main, à l’encre (je préfère ne pas connaître sa composition…) sur du papier (même observation), à l’aide d’un lourd stylo à la plume en or 18 carats (Idem, p. 53) ». « Écrire, selon Julius Wood, était une aventure mystique, une quête vers le point de jonction des deux livres, l’intérieur et l’extérieur (p. 12). » Est-ce toujours le cas devant son écran et le clavier ?
Alain Santacreu se préoccupe tout particulièrement du conflit civil espagnol entre 1936 et 1939. « La guerre d’Espagne a ouvert l’ère apocalyptique de la fiction absolue (p. 162). » À l’instar d’Eric Blair alias George Orwell qui comprit sur place les manigances criminelles du communisme soviétique, l’auteur estime qu’« en 1936, en Espagne, le système techno-industriel de l’idéologie libérale a été mis en péril par un mouvement révolutionnaire impulsé par les anarchistes (p. 162) ». Parce qu’« il y a deux nationalismes, l’un civique, égoïste et chauvin, l’autre culturel et universel où s’affirment les qualités intrinsèques d’un peuple (p. 171) », il rêve rétrospectivement d’une alliance révolutionnaire et nationale entre la CNT anarchiste et la Phalange espagnole de José Antonio Primo de Riviera, influencé par les non-conformistes français des années 1930 (la revue L’Ordre nouveau et la « Jeune Droite »), et de Ramiro Ledesma Ramos, père du « national-syndicalisme [qui] se fonde sur un double rejet du capitalisme et du marxisme. Le système démocratique libéral est illusoire car il repose sur la liberté supposée du citoyen soumis à la volonté générale, les techniques de manipulation de l’opinion restant à la dispositions des puissances financières (pp. 168 – 169) ». Cette convergence était-elle plausible ? Un tel rapprochement anarcho-phalangiste aurait modifié l’histoire de l’Espagne. L’hypothèse n’est pas absurde. Anarchisme, phalangisme et même indépendantismes basque et catalan proviennent du même terreau politique, le carlisme dont les foyers de prédilection se trouvaient au Pays basque et en Catalogne. La défense des fueros n’est-elle pas une critique empirique du centralisme et de l’étatisme ainsi qu’un appel (illusoire ?) au sursaut des corps intermédiaires traditionnels ?
Entre Espagne et Russie
Opera Palas expose aussi la grande diversité théorique et géographique de l’anarchisme ibérique tiraillé entre la Catalogne et l’Andalousie d’une part, entre le fédéralisme mutualiste de Proudhon, l’anti-étatisme radical de Bakounine et le communalisme de Kropotkine qu’on retrouve aujourd’hui via l’influence posthume de Murray Bookchin au Rojava kurde en Syrie, d’autre part. C’est avec raison qu’il établit un parallèle entre la révolte de Cronstadt en 1921 et l’épuration de Barcelone en 1937. « Cronstadt voulait faire revivre le mir et l’artel. La révolte anarcho-populiste est dans la lignée des narodniki de la seconde moitié du XIXe siècle pour lesquels la commune rurale et la coopérative ouvrière sont les fondement de la société communiste, le moyen pour la Russie de sauter l’étape du capitalisme et de parvenir par ses voies propres à l’état social parfait. Supprimer le mir archaïque signifiait supprimer des millions de paysans, c’est ce que feront les bolchéviques, par le crime et la famine (p. 253). » Outre l’Espagne, un second tropisme géo-spirituel s’invite : la Russie, en particulier celle d’avant 1917. Comme dans Comment réaménager notre Russie ? (1990) d’Alexandre Soljenitsyne, on devine que « dans l’autocratie, il y a une perspective anarchiste, une aversion pour la politique et pour l’exercice du pouvoir (p. 265) ». D’autres phrases pourraient être d’Alexandre Douguine. « À la base du slavophilisme se trouve l’orthodoxie russe et non la byzantine, distingue Alain Santacreu. L’âme russe est infiniment distincte de l’âme byzantine; en elle, il n’y a ni la malignité, ni l’obséquiosité devant les puissants, ni le culte de l’étatisme (p. 264). » Mieux encore, « contre le bureaucratisme ecclésial, les slavophiles affirment la communion – sobornost – ecclésiale ; à leurs yeux, le peuple est le centre de gravité de l’Église. Ils ne reconnaissent aucun autre chef de l’Église en dehors du Christ. Le tsar est investi des pouvoirs que le peuple lui a confiés (pp. 264 – 265) ». Dans cette perspective bouleversante, l’entente entre Buenaventura Durutti et José Antonio aurait-elle eu des répercussions jusqu’en Russie ? À la chute de l’URSS s’esquissa une association entre les « Rouges » et les « Blancs » brisée nette lors de la crise sanglante d’octobre 1993. En tout cas, « si la Guerre d’Espagne fut la tragédie de notre temps, la deuxième guerre mondiale en aura été le drame et, depuis Yalta, nous sommes tombés dans la farce – une farce sanglante et spectaculaire qui semble s’éterniser ! (p. 199) ».
C’est donc tout le monde actuel qu’il faut remettre en question. L’auteur le pense sans pour autant souscrire aux Protocoles des Sages de Sion, un faux incontestable dont l’énoncé n’en dévoile pas moins une actualité certaine. Complotisme ? Pas du tout, surtout si « le complot pour réussir doit rester ignoré. Il est donc indispensable pour le pouvoir et ses mandarins de le dénier et d’en ridiculiser l’idée, afin de s’assurer son succès et de s’en réserver l’avantage (p. 248) ». Alain Santacreu prend un risque en suggérant que, comme l’avait bien perçu Martin Heidegger, l’esprit hébraïque est l’une des sources de la modernité. « La prépondérance de l’élément juif dans l’essor moderne de la finance remonte au califat abbasside (p. 208). » Le hassidisme, les sabbatéens, les frankistes, les karaïtes, voire « le sionisme [qui] a provoqué l’état de séparation entre l’âme juive et son corps (p. 260) » constituent des adaptations circonstanciées pour ce Golem guère contrôlable qu’est le monde contemporain. Il en ressort une division du judaïsme actuel en trois factions rivales : un mondialisme globalitaire, un sionisme en mutation qui consacre les thèses de Vladimir Jabotinsky, et un organicisme juif traditionnel anti-sioniste. Mais qu’on se rassure ! Toute cela n’est bien sûr que du contre-roman !
On comprendra qu’Opera Palas déroute, agace, étonne. Ne s’agit-il pas finalement d’« une édification gnostique qui s’affirme non seulement comme une incarnation dans l’intériorité, mais aussi comme une tâche historique inscrite dans le destin de l’Occident, son but civilisationnel ultime, à la fois couronnement et négation de son histoire (p. 199) »?
Georges Feltin-Tracol
• Alain Santacreu, Opera Palas, Alexipharmaque, coll. « Les narratives », 2017, 300 p., 19 €.




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« L’Église catholique, qui avait toujours regardé avec réticence la sexualité hors mariage, accueillit avec enthousiasme cette évolution vers le mariage d’amour, plus conforme à ses théories (« Homme et femme Il les créa »), plus propre à constituer un premier pas vers cette civilisation de la paix, de la fidélité et de l’amour qui constituait son but naturel. Le Parti communiste, seule force spirituelle susceptible d’être mise en regard de l’Église catholique pendant ces années, combattait pour des objectifs presque identiques. C’est donc avec une impatience unanime que les jeunes gens des années cinquante attendaient de tomber amoureux, d’autant que la désertification rurale, la disparition concomitante des communautés villageoises permettaient au choix du futur conjoint de s’effectuer dans un rayon presque illimité, en même temps qu’elles lui donnaient une importance extrême (c’est en septembre 1955 que fut lancée à Sarcelles la politique dite des « grands ensembles », traduction visuelle évidente d’une socialité réduite au cadre du noyau familial). C’est donc sans arbitraire que l’on peut caractériser les années cinquante, le début des années soixante comme un véritable âge d’or du sentiment amoureux – dont les chansons de Jean Ferrat, celles de Françoise Hardy dans sa première période peuvent encore aujourd’hui nous restituer l’image. »

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Certains de ses romans sont passés à la postérité. Une chanson de Serge Gainsbourg mentionne L’amour monstre. Louis Pauwels doit aussi sa renommée à deux essais coécrits avec Jacques Bergier, Le matin des magiciens (1960), et sa suite moins connue, L’homme éternel (1970). Le succès du Matin des magiciens lui permit de lancer, dès 1961, la revue Planète versée dans le réalisme fantastique (l’Atlantide, les extra-terrestres dans l’histoire, le Tibet mystérieux, les expériences parapsychologiques, etc.).
Ce zélateur anti-écologiste du progrès technicien s’intéressait à l’Europe. Dans son maître-livre, Le droit de parler (Albin Michel, 1981), le recueil de ses premières chroniques « révolutionnaires – conservatrices » du Figaro Magazine préfacé par Jean-Édern Hallier, il revient régulièrement sur l’avenir de notre continent. « Pour que l’Europe trouve son indépendance et assure sa sécurité, elle n’a pas d’autre voie que la volonté de puissance. Nous devons avoir le dessein de devenir l’une des grandes puissances mondiales, y compris dans le domaine militaire. Nous en avons les moyens. Nous avons le nombre. […] Nous avons à nous affirmer et à nous manifester comme union des nations du vieux monde central, communauté vivante de peuples historiques concrets, forgeant concrètement leur sécurité, conscients de leur originalité, soucieux de leur rayonnement (p. 219). »
Jusqu’à ce jour, tout le monde (Céline lui-même, ses biographes, le monde judiciaire) considérait qu’en 1950 la justice française avait été bonne fille avec l’auteur des Beaux draps. Anne Simonin, directrice de recherche au CNRS, estime, elle, que le jugement fut d’une « sévérité extrême » ¹. Mais il y a mieux : on sait que l’année précédente, en novembre 1949, le commissaire du gouvernement Jean Seltensperger fut dessaisi du dossier, sa hiérarchie estimant son réquisitoire magnanime. Il se concluait, en effet, par le renvoi de Céline devant une Chambre civique (au lieu de la Cour de justice), ce qui eût entraîné une peine sensiblement moins lourde. L’historienne considère qu’il s’agit en réalité d’une « apparente complaisance », le magistrat ayant, au contraire, fait preuve d’une rare duplicité : « Imaginer renvoyer Céline en chambre civique était une façon habile de l’inciter à rentrer en France et à se produire en justice. Une fois Céline devant une chambre civique et condamné à la dégradation nationale, rien n’interdisait au commissaire du gouvernement de considérer que Céline avait aussi commis des actes de nature à nuire à la défense nationale (art. 83-4 du Code pénal). Le mandat d’arrêt, ordonné en 1945, autoriserait alors à renvoyer Céline en prison avant de le déférer en Cour de justice. Et le tour serait joué. » C’est perdre de vue que, dans son réquisitoire, Seltensperger avait requis la mainlevée du mandat d’arrêt. Et c’est surtout ne pas connaître les arcanes de cette histoire judiciaire. Coïncidence : il se trouve que le père (magistrat, lui aussi) d’un de nos célinistes les plus pointus, Éric Mazet, fut le meilleur ami de Jean Seltensperger. Au mitan des années soixante, les confidences que celui-ci fit au jeune Mazet attestent qu’il n’a jamais voulu piéger Céline, bien au contraire. Le réquisitoire modéré qu’il prononça en atteste et ce n’est pas pour rien que le dossier fut confié à un autre magistrat.


Après Guénon se défoule sur la classe moyenne apparue en France à la fin du Moyen Age et si visible déjà au temps de Molière (que ne le lisez-vous en ce sens celui-là !) :
La classe moyenne pense sur tout pareil, et c’est en fonction des médias. Elle a été d’abord terrifiante en Angleterre (lisez Fukuyama) puis en France et dans le monde. Balzac :
Lire Bernanos aujourd’hui, c’est donc renouer avec l’idéal de la plus vieille France, celui d’une chrétienté médiévale – peut-être idéalisée – qui, dans toute sa puissance, était restée le marchepied du Royaume des Cieux. Royaume qui ne s’ouvrait qu’à ceux qui n’avaient pas tué en eux l’esprit d’enfance. Une chrétienté virile qui châtiait les usuriers et faisait miséricorde aux putains, qui couvrait la France de monastères, de vignes et de moulins. C’est à cette vieille terre de France que Bernanos songeait lorsqu’il écrivait : « Quand je serai mort, dites au doux royaume de la terre que je l’aimais plus que je n’ai jamais osé le dire ». Et cette terre est la nôtre, alors…
Bulletin célinien, n°412



Quel est donc le génie d’un Semmelweis ? Exerçant dans une clinique où la fièvre puerpérale ravage les femmes en couche, surtout lorsque celles-ci sont tripotées par des étudiants ayant plus tôt effectué des dissections, Semmelweis comprend que cette mortalité massive est directement liée à la propagation de miasmes cadavériques dans les organes génitaux féminins. Déjà persuadé que la cause de ces décès se trouve au sein de la clinique même, son déclic survient le jour où son ami Kolletschka, souffrant d’une blessure au scalpel contractée lors d’une dissection, meurt des suites de symptômes similaires à ceux de la fièvre puerpérale. 
Soixante-dix ans après sa mort, Georges Bernanos fait toujours l’objet d’interprétations intéressées. Certaines se focalisent sur le romancier et ignorent l’essayiste et le polémiste. D’autres, au contraire, valorisent le pamphlétaire et écartent son œuvre romanesque. Thomas Renaud a le mérite de montrer que ces deux facettes forment un seul ensemble de manière irrécupérable. « Complexe et torturé, dans la mesure où il n’a jamais voulu faire taire les appels de son âme, Bernanos a porté avec lui les violents paradoxes de la nature humaine, sans que ne soient jamais trahies ses plus profondes convictions. Catholique, royaliste, anti-démocrate, anti-clérical et anti-moderne, ennemi des bourgeois et partisan des petits jusqu’à la mauvaise foi, il demeura tout cela à la fois, depuis son adolescence jusqu’à son dernier souffle. D’un côté, les “ droitards ” se fourvoient en dénonçant en lui un traître passé à gauche, de l’autre, certains néo-bernanosiens se trompent également en occultant l’admiratif disciple de Drumont, le militant de rue de l’Action française, le solide soldat des tranchées et le chrétien intégral (p. 114). »
Du fait des impératifs du volume, l’auteur s’intéresse à la vie de Georges Bernanos, quitte à reléguer au second plan sa vision politique. Elle demeure cependant bien présente pour expliquer les prises de position virulentes d’un fervent chrétien inquiet de l’avenir de la foi et des fidèles. Attention au contre-sens ! Bernanos se moque du sort des États modernes. Ce catholique a compris que la modernité est en perdition, elle est la perdition et correspond à la Chute de l’Homme adamique. D’où la démarche de son biographe. « Il nous semblait préférable de présenter aux lecteurs qui le connaissaient mal un Bernanos vivant, sans l’habituelle hémiplégie intellectuelle des lecteurs “ de droite ” et “ de gauche ”. Sébastien Lapaque a fait beaucoup pour rendre ce Bernanos “ en bloc ” que trop de critiques avaient divisé. Cette petite biographie doit ouvrir largement sur l’œuvre et permettre une belle amitié avec un auteur particulièrement attachant, qui n’a jamais souhaité jouer la comédie (1). »
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Autre réflexion: si Céline est reconnu comme un écrivain important, il n’en demeure pas moins qu’il est tenu à l’écart par l’école et l’université. Hormis Voyage au bout de la nuit et, dans une moindre mesure Mort à crédit, ses romans sont absents des programmes scolaires. Quant à l’université, on doit bien constater qu’elle organise très peu de séminaires sur son œuvre et que, parmi les universitaires habilités à diriger des recherches, rares sont ceux qui acceptent de diriger un travail sur Céline. Conséquence : le nombre de thèses à lui consacrées est en nette baisse par rapport au siècle précédent. On se croirait revenu aux années où Frédéric Vitoux puis Henri Godard rencontrèrent tous deux des difficultés à trouver un directeur de thèse. Et cela ne risque pas de s’arranger dans les années à venir.


Henri Godard n’écrira plus sur Céline. Il considère qu’il a dit sur le sujet tout ce qu’il avait à dire. Il n’était que temps de lui rendre hommage et de lui exprimer notre gratitude. En publiant la transcription d’un des plus intéressants entretiens qu’il ait donnés à la presse radiophonique. Plus loin, deux céliniens de la nouvelle génération saluent avec reconnaissance leur aîné tandis que Jean-Paul Louis, avec lequel il fonda la revue L’Année Céline, explique pertinemment en quoi son travail d’éditeur dans la Pléiade est digne de tous les éloges.
C’est une sorte de miracle: à la fin de l’année passée, Rémi Ferland, l’éditeur des Écrits polémiques, découvre au marché aux puces de Québec quelques exemplaires d’une brochure à la couverture bleu ciel: L.-F. Céline / Lettres familières. Au sommaire: trente-deux lettres, soit onze à sa fille Colette et vingt et une à Édith Follet, sa deuxième épouse. Toutes écrites après la guerre : les premières du Danemark, les suivantes de Meudon. La composition, réalisée à l’aide d’une machine à écrire électrique, est rudimentaire. Guère d’indication si ce n’est une mention anonyme d’éditeur : « Petits papiers / près Halifax / chez la Belle Hortense (sur le port) ». Qui a donc pu publier outre-Atlantique ce modeste recueil recelant de vrais trésors ? Le mystère est entier… Toujours est-il que Ferland a eu la bonne idée de rééditer cette correspondance sous la forme d’une élégante plaquette avec, cette fois, comme titre Lettres à Édith et à Colette (voir en dernière page). Dans sa biographie, François Gibault nous en avait déjà révélé quelques unes et il n’avait certes pas eu tort d’écrire que beaucoup de celles adressées à Édith « sont de véritables lettres d’amour ». En témoigne notamment cette lettre qui commence ainsi : « Que tu le veuilles ou non tu seras mon Édith chérie jusqu’à la mort et au-delà ! » et où percent, comme dans bien d’autres, le remords et les regrets: « Mon Édith chérie encore bien pardon je suis bien marri et j’ai bien souffert je t’assure et je suis bien malheureux de penser à ma sottise. » C’est assurément un Céline bien différent de celui que l’on nous dépeint aujourd’hui qui apparaît dans cette correspondance. Un être tout en sensibilité, d’une grande finesse et maniant un humour subtil, comme dans cette lettre où il se plaît à pasticher Mme de Sévigné : « Ma très chère, ma mie, mon cœur, je vais vous narrer une nouvelle, dont tout Versailles est bouleversé, le roi en a tenu Conseil de n’en savoir autant, voici en mille mots, non en dix ! ce qu’il faut que vous gardiez secret… » Et d’enchaîner avec cette observation prosaïque : « Votre plante bretonne, fougère d’eau, a été dépotée, et mise en terre, parfaitement, et paraît s’en trouver très bien… ne le dites à âme qui soit ! La pluie aidant vous la retrouverez géante. » Les lettres à sa fille, écrites en exil, ne sont pas moins émouvantes. L’une d’entre elles se conclut ainsi : « Oh pas de cadeaux ! pas d’envois ! Je les laisse à la douane ! Des baisers ! Des baisers ! C’est tout ! Des paroles d’espoir aussi bien que j’en tienne vraiment une immense provision en stock ! à l’écœurement ! (…) Toute mon affection à tes enfants, à toi. Ton papa. Louis. » Certains n’ont pas compris que Céline, fuyant de nouvelles affections car trop émotif, n’ait pas souhaité rencontrer ses petits-enfants à Meudon. Quant à Colette, on sait que sur le conseil de son avocat, elle renonça à l’héritage de son père. Celui qu’il eût fallu conserver précieusement c’est la correspondance qu’elle reçut de lui lorsqu’elle était enfant. Et Édith, les très nombreuses lettres qu’elle eut de Louis Destouches avant leur mariage. …Hélas !

Dans Les grands cimetières sous la Lune, Georges Bernanos tenait en effet la démocratie pour une invention d’intellectuels, mais « au même titre que la monarchie de Joseph de Maistre ». Cette comparaison récurrente entre la démocratie comme régime faible en proie aux prédations financières et une monarchie aux mains d’une aristocratie qui l’est tout autant fait justement de Bernanos ce penseur singulier qu’il serait ridicule de vouloir classer sur l’échiquier politique. Bernanos ne critiquait pas la démocratie en tant qu’idéal, mais sa réalité telle qu’il l’observait, où il discernait nettement « l’usurpation bourgeoise ». La démocratie et son jeu électoral notamment, ne sont « qu’une fiction politique au service d’intérêts économiques inavouables », chose que l’on serait bien culotté de vouloir lui contester à l’heur de la mondialisation. Si Bernanos rejettait le qualificatif de démocrate, c’est parce que « Le démocrate, et plus particulièrement l’intellectuel bourgeois démocrate, me paraît l’espèce de bourgeois la plus haïssable », ce qui n’est pas sans rappeler les attaques de Pasolini contre cette même bourgeoise de l’Argent qui vampirise le peuple pour le rendre aussi monstrueux qu’elle. Mais Bernanos, contrairement à Pasolini, analysait directement la répercussion de cette usurpation bourgeoise sur l’État, dont il assimilait la crise au profit des puissances financières et occultes ; « la dépossession progressive des États au profit des forces anonymes de l’Industrie et de la Banque ». Bernanos, ni ne gauche, ni de droite, rejettait le libéralisme qu’avait embrassé la bourgeoisie et qu’elle imposait par son hégémonie depuis la Révolution Française. Or, cela constitue dans la pensée de Bernanos une spoliation de tout, même de l’État, au profit d’un individualisme qui se traduit économiquement, là où la puissance publique était censée agir comme un rempart contre la prédation du capitalisme dérégulé. Voilà pourquoi Bernanos se moquait bien des clivages et du jeu politique ; comme il le dit dans La France contre les Robots : « ce sont les démocrates qui font les démocraties, c’est le citoyen qui fait la République ». C’est justement ce point-là qui le démarque de l’étiquette vulgaire que certains tenteraient lui accoler par excès de bien-pensance ; Bernanos, bien qu’attaché à la royauté, appréhendait totalement l’idéal républicain. Si, pour lui, il faut « se méfier des systèmes démocratiques modernes, si imparfaits, si sommaires, si mal défendus contre les trahisons de l’argent », c’est du fait des hommes politiques dont l’obédience ne va pas à la patrie, mais à l’Argent. Or, Bernanos clamait ouvertement dans Le lendemain, c’est vous qu’il n’a « jamais été républicain, mais [qu’il a] compri[t] maintenant ce que ce mot exprimait à tort ou à raison, pour des milliers d’hommes qui ont mis en lui leur foi et leur fierté ». Il ajoutera plus tard que « L’idéalisme de ce qu’on pouvait appelait jadis les masses républicaines, leur enthousiasme naïf pour la liberté, la justice, le progrès […], nous l’avons laissé tourner en dérision, faute immense ».
Si pour Bernanos, la démocratie est « probablement le mot le plus prostitué de toutes les langues », c’est à cause de sa mise en pratique par des hommes de pouvoir et opportunistes. Il relève ainsi dans une de ses lettres que les démocraties « font semblant de croire à ce qu’elles défendent, mais elles n’y croient pas. Au réalisme cynique des dictatures, elles n’opposent qu’un opportunisme hypocrite », allant jusqu’à consacrer « Saint Tartufe, patron des démocraties », dans Le Chemin de la Croix des Âmes. C’est pour cette raison qu’à son retour à Paris lors de la Libération, Bernanos remarqua que la France est retournée à un état proche de celui de 1789. La démocratie ne serait qu’une illusion, qui « après avoir signifié une conviction profonde, un état d’âme, une fois, le mot de démocrate ait pris peu à peu le sens de citoyen d’une démocratie, rien d’avantage, de sorte que nous sommes menacés de voir un jour des démocraties sans démocrates, des régimes libres sans hommes libres ». Mais n’en sommes-nous justement pas à ce point ? Ce que Bernanos s’échinait à démontrer n’était pas tant de savoir si la démocratie était mauvaise et faible dans son essence, au contraire puisqu’il l’estimait dans La France contre les Robots comme « un héritage sacré » où « justice et fraternité sont incluses », ajoutant même que « La démocratie est encore à faire », mais qu’elle a une propension plus forte que les autres régimes à succomber aux pouvoirs de l’Argent et de la Technique, car lorsqu’elle n’est que « la forme politique du capitalisme », elle « n’est pas plus la déclaration des droits de l’Homme que la dictature cléricale du général Franco n’est l’Évangile ». Cette usurpation bourgeoise n’est pas une expression vaine chez le penseur, car il fustigeait avec la même force l’idée d’une monarchie phagocytée par la bourgeoisie. Or, elle constitue le principal problème de régression sociale et culturelle selon Bernanos, de par l’acculturation du peuple qu’elle entraîne, mais aussi par l’absence totale de loyauté et de fidélité qui la caractérise. Bernanos notait d’ailleurs avec une certaine ironie que tout le monde se dit démocrate, « y compris le Führer et Mussolini », ou encore que « la bombe atomique est entrée dans l’histoire sous le signe des démocraties ». Autant de saillies qui devraient nous faire réfléchir sur l’absurde dimension messianique que nous donnons par occidentalisme au sens du mot « démocratie », alors qu’aujourd’hui, nous sommes plus que jamais dans ce que craignait Bernanos dans Le Chemin de la Croix des Âmes : « un système de slogans, comme un oiseau pris sous le faisceau d’un projecteur ».
On écoute ce maître qui, disait Borges, écrit la plus belle prose du monde :